Huitième veillée

Nous n’attendîmes pas que l’année s’achevât (l’Année de Paix, comme il était convenu de l’appeler, l’Année des Impôts, ainsi que nous la nommions). Pourtant, la rage au ventre, nous – Ceux des Enselvains, tels que je nous ai souvent désignés – laissâmes une fois de plus la Garde mettre à sac les foyers miséreux de ceux qui n’avaient pu s’acquitter des taxes d’automne.

Ce ne fut ni plus ni moins odieux que les deux fois précédentes, mais moins douloureux qu’en début d’année. Sauf pour Parleur et le Vielleux, sauf pour Pettilio, pâtré Alviès et Ditciec, sauf pour ceux qui, spontanément, se joignirent à eux et firent rempart de leurs corps entre les Gardes et ceux qu’ils entendaient châtier.

Egvand nous avait promis – et il tint promesse – que ses hommes s’opposeraient aux violences des renforts de la Prévosté, mais ils étaient si peu nombreux et ils ne pouvaient être partout. Dans les Pentes au-dessus de l’Aven, ils furent même débordés. Alors den Egvand Siehl enfin gagna la confiance des Collinards. Lui, le capitaine d’arrondissement, tira l’épée contre un officier de son rang.

Les renforts, une vingtaine de Gardes qui ne devaient plus être mercenaires depuis longtemps, venaient de saccager un pâté de maisons parmi les plus indigentes et ils commençaient à s’en prendre aux Collinards avoisinants.

— Ceux-ci sont à jour d’impôt, intervint Egvand.

Les renforts hésitèrent, mais ils étaient frustrés de bastonnade depuis le début de la matinée et ils avaient essuyé nombre d’invectives. Leur officier eut un sourire méprisant pour Egvand et leur fit signe de poursuivre. Egvand n’était accompagné que de deux hommes, ils tirèrent l’épée juste après lui.

La Mante avait raison : la réputation du Captain’ Miette et de ses soldats était celle d’une élite, jusque chez les Gardes de la pire engeance. Les renforts se figèrent et leur officier pâlit. À plus de vingt contre trois, ils avaient peur.

— J’insiste, capitaine, lâcha Egvand.

D’un coup d’œil circulaire, l’officier de la Prévosté passa ses Gardes en revue, l’air d’évaluer ses chances, et fit mine de tenir tête à Egvand :

— Aucun officier ne peut tolérer que ses troupes soient insultées par des pouilleux.

Egvand fit deux pas dans sa direction.

— Je n’ai pas entendu d’insulte. Rappelle tes hommes et foutez le camp.

L’officier brava Egvand par principe, puis il donna l’ordre du repli.

— J’espère que vous avez conscience, den Egvand Siehl, que je devrai faire un rapport...

— Alors il faudra que tu rapportes que, par lâcheté, tu as tourné les talons.

Les renforts quittèrent le quartier sous les railleries des Collinards.

Ailleurs, cela ne se passa jamais aussi facilement.

La veille, sous prétexte d’entretenir les bonnes dispositions du Guevian à l’égard de la Colline, Parleur avait demandé à Qatam d’entraîner Halween dans les marais. Lorsqu’elle rentra, bien après que les Gardes eurent regagné la Citadelle, la Mante ne fut guère plus furieuse que le trappeur en découvrant pourquoi Parleur les avait éloignés.

Toute la journée, du moins tant qu’ils avaient pu se relever, le pâtré, Pettilio, Ditciec, le Vielleux et Parleur s’étaient offerts aux coups des Gardes. Puis, comme d’autres, hommes et femmes mêlés, je les avais imités.

Devant chaque maison que les renforts avaient ordre de piller, nous nous placions sur plusieurs rangs pour leur en interdire l’accès, mais nous ne leur résistions pas, nous nous contentions d’obstruer les entrées. Alors les Gardes s’ouvraient un passage en nous frappant et nous tombions, un à un.

Je ne pense pas que cela apitoya plus d’un soldat sur dix, mais ce n’était pas notre objectif. Nous voulions... non, Parleur nous apprenait à tourner la violence en dérision, à montrer qu’elle n’est qu’absurdité et qu’elle se suffit à elle-même, à lutter contre elle par la passivité, mais sans renoncer à s’exprimer.

Halween et Qatam entrèrent dans une rage folle quand ils dénombrèrent nos ecchymoses et nos hématomes (il fallut même poser une attelle sur le bras cassé de Pettilio), mais, comme le reste de la Colline, ils furent impressionnés. Il y eut pourtant un échange très vif entre Parleur et eux, lorsque celui-ci en eut assez de subir leurs reproches.

— D’accord, vous êtes très forts pour donner les coups, leur jeta-t-il, mais savez-vous les recevoir ?

— Je n’ai jamais à les recevoir, ricana Qatam.

— Alors tu ignores ce qu’est le courage.

— J’ignore surtout ce qu’est la douleur.

Halween esquissa un sourire plus carnassier qu’approbateur. Parleur le lui rengorgea :

— La douleur, c’est à l’intérieur et, ça, je sais que vous connaissez tous les deux.

— Et toi ? demanda sèchement Halween. Tu sais ce que ça produit à l’intérieur ?

Elle était la dernière personne de qui Parleur attendait de l’agressivité. Il la regarda longuement dans les yeux et hocha la tête.

— La haine ou la désespérance, laissa-t-il tomber, parfois les deux.

Je sentis bien que c’était un aveu, et Halween avec moi, mais qu’avouait-il réellement, sinon qu’il avait un passé dont nous ignorions tout ? Je regardai Qatam. Il détourna le regard. Lui savait.

 

Les brimades d’automne passées, nous nous attaquâmes à celles de l’hiver. Moins d’une semaine après la razzia de la Garde, Bandeo fit placarder des affiches que j’avais soigneusement rédigées et que les lettrés lurent aux analphabètes :

« En prévision de la collecte des taxes hivernales, le bailli engage chaque Collinard à consulter au plus tôt l’écot établi à son nom par les questeurs. Ces écots pourront être consultés tous les matins sur la Place du Marché auprès du bailli et de ses assistants. »

Le vent de panique se leva plus vite que nous ne nous y attendions. Quelques minutes après la pose du premier placard, les Collinards se pressaient par centaines autour de la maison du mareyeur. Je fus moi-même très sollicitée, que ce fût aux Enselvains, dans la rue et jusque chez moi, et chaque assistant du bailli connut semblable empressement. Plusieurs d’entre nous furent même insultés et il fallut toute la diplomatie d’Alviès pour empêcher que la porte de Bandeo ne fût défoncée. Finalement, malgré notre intention initiale, nous convînmes de répondre à chaque question par : « La réévaluation des questeurs ne tient pas compte de la saison. Certains écots sont à peine plus faibles, d’autres légèrement plus élevés, mais personne n’est épargné. »

La Colline comprit rapidement ce qui s’abattait sur elle et se mit à bourdonner partout d’une unique discussion. Pourtant, faute de connaître dans le détail l’écot que chacun devrait acquitter, la crainte l’emportait sur le mécontentement. La crainte, et une certaine nervosité, que, le soir venu et dans toutes les tavernes, le vin, la bière et l’hydromel exacerbèrent.

Aux Enselvains, après la journée que j’avais endurée, j’avais prévenu que je ne chanterais pas. Je n’avais d’ailleurs pas l’intention de me montrer dans la grande salle. Mais Halween et Qatam avaient beaucoup de mal à préserver le calme sans faire le coup de poing et la magie de Mescal n’opéra pas, du moins pas sur l’ambiance. Il y eut même un début de rixe, auquel j’assistai depuis la cuisine et qui fut à deux doigts de dégénérer.

Pour la cinquième ou sixième fois, trois marins revenaient au comptoir dépenser une part de leur solde en pichets que Gabar remplissait généreusement. Ce n’étaient pas des habitués, mais chaque fois que leur bateau faisait escale à Macil, ils rendaient une visite amicale aux Enselvains. Personne ne s’en était jamais plaint.

À une table très proche, deux jeunes Collinards, récemment employés par l’armée royale à des tâches aussi subalternes qu’ingrates, profitaient de leur première permission pour vider quelques chopes avec le cadet de l’un d’eux, un soldat plus âgé qu’ils avaient connu en campagne et deux de ses amis, ces trois derniers de la Basse-Ville.

Aiguisée par l’ambiance générale de la taverne, il y avait de la jalousie dans l’air : les marins dépensaient beaucoup, les soldats comptaient au plus juste. Et les marins riaient fort alors que tous les Collinards étaient moroses. À force de rire, le marin qui le tenait renversa le quart du pichet de vin que Gabar venait de lui tendre sur le comptoir.

— C’est pas grave, assura l’Ours en remplissant de nouveau, et gracieusement, le pichet à ras bord.

— Putain ! s’exclama un soldat, s’adressant à l’Ours. Si t’étais un peu moins généreux avec eux qu’avec nous, ils n’en foutraient pas la moitié par terre !

Celui-ci (Nielli), Gabar le connaissait depuis le premier poil sur son menton. Qu’il en eût maintenant suffisamment pour avoir l’air d’un homme ne risquait pas de l’impressionner. L’Ours n’eut pas un regard vers Qatam, qui raccompagnait à la porte deux pêcheurs éméchés, et ne s’assura même pas qu’Halween était dans les parages.

— Au moins, eux, ils ont le vin qui rigole ! répliqua-t-il avec bonne humeur.

Deux des marins repartirent à rire, le troisième se tourna vers Nielli.

— C’est qu’on n’a pas souvent l’occasion de se marrer en mer, expliqua-t-il.

— Toi, on t’a pas causé ! bondit l’autre soldat natif de la Colline.

Surpris, le marin recula, s’appuya sur le comptoir pour ne pas tomber et leva une main en guise d’excuse.

— Ho, les gars ! Faut pas vous fâcher ! Moi, ce que j’en disais, hein ? Allez, je vous paie la tournée !

Ce fut le dernier soldat, celui de la Basse-Ville, qui envenima les choses :

— Va te faire foutre, avec tes écus !

Le marin était trop ivre pour percevoir le danger.

— Dis donc, t’es pas bien poli, toi !

Le soldat de la Basse-Ville lui jeta sa chope à la figure, ses amis se dressèrent et Nielli tira un coutelas de la taille d’une machette. Avant que Gabar n’eût le temps d’appeler Halween à l’aide, les trois marins se retrouvèrent acculés et la même lame avait déjà zébré deux fois la tunique de l’un d’eux.

— Allez, viens, viens ! provoquait le gamin que Gabar pensait bien connaître. Fais-nous voir si t’as autre chose que du vin dans la bidoche !

Il y eut pas mal de mouvement dans les tables alentour et l’Ours m’empêchait de voir ce qui se passait, puis il s’écarta et je vis : Parleur. Il s’était glissé entre les marins et les jeunes soldats, face au plus excité de ceux-ci, une main en l’air, doigts écartés, pour freiner Qatam qui accourait déjà, le sabre au poing.

Qatam ne s’immobilisa pas, mais il rangea son arme et s’approcha plus lentement. La Mante, elle, ne s’arrêta pas. Elle ne dégaina pas ses sabres, mais elle franchit la dernière table qui la séparait du groupe d’un bond et se campa au milieu des soldats stupéfaits.

— On est un peu tous nerveux, ce soir, dit Parleur en la surveillant du regard, et ça ne fait pas de nous des gens très accueillants, non ? (Il fixa Nielli :) Tu devrais ranger ton couteau, maintenant.

Le soldat n’hésita pas – la Mante était dans son champ de vision et il avait repéré Qatam au premier rang des buveurs –, mais il s’exécuta à contrecœur et il y avait plus de colère que de mépris dans le regard qu’il jeta à Parleur, avant d’entraîner ses amis vers la sortie.

Moins d’une minute plus tard, quand chacun eut regagné sa place, Halween me lançait une phrase que je n’avais pas entendue depuis longtemps :

— Ouvre un peu ton corsage, grimpe sur le comptoir et chante, Vini.

Le Vielleux surgit comme par enchantement (les nuits, dans la taverne, il n’était jamais loin de moi, de toute façon) et fit chanter les cordes d’un instrument dont il se servait publiquement pour la première fois.

C’était un instrument merveilleux, constitué de six cordes courant sur un manche long jusqu’à la rosace d’une caisse aux formes féminines. Les cordes se pinçaient ou se grattaient, produisant des harmonies très fluides. J’avais déjà entendu le Vielleux en jouer, du moins entraîner ses doigts à courir sur le manche, mais je fus surprise de la vitesse à laquelle il était parvenu à le maîtriser, comme si cette guitare, venue de Montille, avait été conçue à sa seule intention. Il me fallut d’ailleurs un moment pour m’habituer aux arrangements qu’il avait composés pour nos morceaux habituels (j’avais du mal à reconnaître les ballades aux premières notes), puis, comme lui, je me laissai emporter par les charmes de cette fluidité.

Nous interprétâmes d’abord deux gigues de l’intérieur des terres et une romance typiquement macilienne, qui pleurait sans amertume un amour écourté par la mer. La taverne entière reprenait le refrain avec moi et son chœur était empreint de tendresse, presque mélancolique. Quand le morceau s’acheva, comme un murmure, un silence étrange s’empara de la salle. Personne ne bougea, aucun pichet ne tinta contre un gobelet, aucune discussion ne reprit. Alors, dans les doigts du Vielleux, la guitare entama d’autres harmoniques.

J’étais assise sur le comptoir, lui s’était installé sur une chaise, près de moi. Je ne voyais ni son regard ni ses lèvres, juste sa chevelure, son bras sur la caisse de l’instrument et ses doigts sur le manche. Il me fallut de nombreuses mesures pour reconnaître le morceau, et cela faisait si longtemps que je ne l’avais pas chanté que je ne l’eusse peut-être pas fait sans la mélodie qu’il glissa entre les harmoniques. Il y avait si longtemps... mais je ne fis aucun effort pour retrouver les paroles.

Ils sont venus un matin

Par la Montée du Hayet

Un lieut’nant et ses huit chiens

Dans leurs tenues de laquais

Ils cherchaient le forgeron

Qui pour l’honneur de sa sœur

Avait rossé un baron

Son valet et son bretteur

Ils l’ont conduit sur la place

Au pied de la Citadelle

L’ont hissé dans une nasse

Et l’ont confié au soleil

Après dix jours de carême

Quand ils l’ont redescendu

Le forgeron était blême

Et la justice rendue

 

Je suis né dans une cité

Où la loi est si parfaite

Qu’elle se passe de procès

De défenseur et d’enquête

Car il suffit une fois rossé

Pour obtenir réparation

D’en avertir la Prévosté

Pour peu bien sûr qu’on soit baron

 

C’était un des premiers poèmes de Karel que le Vielleux avait mis en musique, la première ballade en tout cas qui avait été interdite. Pas de refrain, des rythmes cassés et la dernière strophe tranchant sur l’ensemble par le nombre de pieds, elle annonçait ce qu’allait être leur collaboration. Je ne fus pas étonnée que le Vielleux l’eût choisie pour sanctionner « officiellement » son retour à la subversion. Et ce ne fut pas le seul texte de Karel que nous interprétâmes ce soir-là. Il y en eut deux autres, sur le même ton. Mais nous ne chantâmes pas la Gigue de la Gabelle. Je crois que tout Macil la connaissait déjà et que, inconsciemment, nous craignions que l’émoi provoqué par les affiches du bailli soit trop frais et trop indécis pour supporter son ironie sans excès.

 

Après que la taverne eut fermé et que nous lui eûmes rendu un semblant d’éclat, Parleur et moi rentrâmes ensemble (ce qui était de plus en plus rare). En traversant le Plateau, nous discutâmes de ce que seraient les jours à venir. Nos paroles n’étaient pas anodines, mais elles avaient perdu toute gravité tant nous les ressassions depuis deux semaines. Aussi fus-je surprise, lorsque, d’une voix égale, il annonça :

— Cette fois, Vini, je crois que nous allons devoir résoudre un vrai problème.

Mon étonnement ne dura pas : juste devant chez nous, j’aperçus Nielli et quatre de ses amis (seul le cadet de l’autre Collinard était absent). Ils étaient encore trop loin pour que nous puissions juger de leurs intentions, mais Parleur ne s’arrêta ni ne ralentit et il devint vite évident, à la façon dont ils vinrent à notre rencontre, qu’ils ne souhaitaient pas seulement nous saluer.

Quand ils nous barrèrent le chemin, je ne peux pas prétendre que j’eus peur – Parleur était tellement serein –, mais je regrettai qu’Halween ou Qatam ne nous eussent pas accompagnés. J’étais trop fatiguée pour accepter d’être chahutée par des gosses un peu ivres dont l’aîné n’avait pas vingt ans. Car je croyais sincèrement que leur agressivité se limitait à la frustration de n’avoir pu corriger les marins. Ce n’était pas de l’inconscience, c’était de la naïveté. Pourquoi un Collinard s’en fût-il pris à un autre Collinard ?

— Pas mécontent de t’avoir en face, attaqua Nielli, là, comme ça, entre nous.

À son haleine et à la nervosité de ses gestes, je sus que leur virée nocturne ne s’était pas arrêtée aux Enselvains. Ils avaient dû se réfugier dans une autre taverne, peut-être dans la Basse-Ville, et ils s’étaient monté le cou, tout en buvant, jusqu’à ce que l’alcool décidât de laver l’affront encaissé devant les marins.

— Ils disent tous que t’as des couilles grosses comme ça ! poursuivait Nielli. (Il fit la moue.) Et c’est vrai, je l’ai vu de mes yeux : avec la Mante et le trappeur dans le dos, t’es le mec le plus couillu de la Colline. Je te connaissais de réputation, mais on peut dire que tu m’as impressionné, ce soir ! Tellement que, avec les potes, on s’est demandé si t’étais aussi balaise tout seul.

Les autres ricanèrent, évidemment, et Nielli s’en sentit encore plus fort.

— Alors on a bien réfléchi et on s’est dit qu’y avait un moyen facile de s’en assurer. On a même inventé un test pour ça. (Il lâcha un rire idiot.) J’t’explique : je vais te coller une beigne et si tu te mets pas à genoux, c’est que t’as les couilles. Ensuite, c’est Guille qui va t’en mettre une, puis Fatch, puis le Mulot, puis Sami et ce sera de nouveau mon tour. Ainsi de suite, tu vois ? Gamme ça, on aura des dizaines d’occasions de vérifier que t’es une bête de courage !

Les rires furent encore plus bruyants que précédemment. Parleur les laissa s’éteindre puis fit un pas en avant.

— En gros, il me suffit de plier les genoux pour prouver ma lâcheté, c’est ça ?

— T’as tout pigé !

Parleur hocha la tête, recula de deux pieds et s’agenouilla.

— Bon, maintenant, entre nous, face à face, tu sais que je suis un lâche. Satisfait ?

Je dus crisper ma mâchoire pour ne pas sourire de la déconfiture des cinq adolescents. Ils ne s’étaient attendus ni à remporter une victoire aussi rapide, ni qu’elle eût un goût aussi quelconque. En fait, ils étaient tellement interdits qu’ils en avaient oublié leur réelle motivation : se défouler sur celui qui les avait empêchés de le faire plus tôt dans la soirée.

Parleur eût pu s’en tirer à si peu de frais. Je savais même exactement ce qu’il fallait dire pour mettre un terme définitif à cette absurdité, et je faillis le dire (« Bon, on vous paie un dernier verre ? »), mais Parleur se releva et se planta de nouveau sous le nez de Nielli.

— Quelque chose ne marche pas, dit-il. Vous avez prouvé que je suis un lâche, mais il n’y a que vous qui le savez... Ce ne devait pas être le bon test. Tu veux que je t’en propose un autre ?

Cela ranima instantanément l’animosité du garçon.

— Je vais te casser la gueule !

Il recula le poing pour frapper. Parleur leva une main pour l’arrêter :

— Ça, c’est un bon test, mais il faut le faire en public. Je te regarde droit dans les yeux et tu cognes. Je ne me dérobe pas, je ne pare pas, je ne riposte pas. Mieux : je me relève chaque fois que je le peux et tu cognes encore.

Le bras de Nielli retomba, il cherchait à comprendre.

— Si Qatam ou Halween ne sont pas dans les parages, reprit Parleur, si vous ne vous y mettez pas à cinq et si tu ne tires pas ton coutelas, le test aura au moins prouvé que tu es capable de frapper quelqu’un qui ne se défend pas. Mais même dans ces conditions, je doute que ce soit moi qui passe pour un lâche.

Le garçon commençait à comprendre et la fureur revint dans son regard. Alors Parleur tonna :

— Tu es soldat, Nielli, tu sais te battre ! Moi pas ! En apparence, cela te donne un avantage, car chaque fois que nous ne sommes pas d’accord, tu n’as qu’à lever la main sur moi. Si je persiste, il te suffit de cogner plus fort ou de m’enfoncer ton couteau dans le ventre. J’en crèverai peut-être, mais cela ne prouvera pas que j’ai tort. Et un jour, tu finiras par tomber sur un type plus fort que toi, ou une lame plus vive, qui te fera taire comme tu m’as fait taire. Cela ne prouvera pas davantage qu’elle a raison.

« Quand je suis intervenu, tout à l’heure, je ne cherchais ni à vous rembarrer, ni à vous vexer. Je voyais seulement que tu allais planter un type parce que sa tête ne te revenait pas, parce qu’il frimait un peu et parce que c’est pas la joie sur la Colline en ce moment. Mais c’est la joie nulle part et c’est pas en nous étripant que ça va s’améliorer.

La tension de Nielli se relâchait, mais il sentait que ses amis l’observaient derrière lui et il lui était difficile de se dégonfler devant eux.

— Tu ne serais jamais intervenu si tu n’avais pas eu la Mante et le trappeur pour te couvrir, revint-il à la charge. T'es sûrement courageux, mais t'es pas suicidaire...

— Je ne peux pas te convaincre que l’absence d’Halween et de Qatam n’aurait rien changé, Nielli. Par contre, essaie d’imaginer ce qui se serait produit si moi je n’étais pas intervenu. Vous auriez planté les marins, et après ?

— La Mante et Qatam vous auraient tués, intervins-je. Et si vous n’en êtes pas persuadés, il faut m’expliquer pourquoi vous ne les avez pas affrontés quand vous en aviez l’occasion.

Parleur me foudroya du regard. Il n’appréciait pas du tout que je ramène la conversation sur le terrain de l’exploit guerrier. Avec le recul, je dois reconnaître que mon intervention manquait de subtilité. Heureusement, pour cette nuit, les soldats et leurs amis n’avaient plus aucune envie de faire jouer leurs muscles.

— Même si ce que tu dis n’est pas idiot, lâcha Nielli, tu causes trop, Parleur, et tes phrases ne te sortiront pas toujours de la merde dans laquelle tu te mets.

— Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, c’est ce que tu veux dire ?

— Exactement !

Parleur haussa les épaules.

— Ça a sauvé la peau des marins et la vôtre... À ce prix-là, je veux bien continuer à jouer au con.

Le garçon secoua la tête d’un air accablé et passa devant Parleur sans lui jeter un regard.

— Venez, les mecs, lança-t-il à ses camarades. Il n’y a rien à tirer de lui.

Parleur le rappela avant que ses amis ne le rejoignissent :

— Nielli !

Le soldat ne tourna que la tête.

— Je crois que si nous nous mêlions tous de ce qui ne nous regarde pas, dit Parleur, le monde entier finirait par nous concerner.

Nielli s’éloigna dans la nuit en soupirant.

 

Pour le bailli et ses assistants, la journée fut épuisante, mais ce ne fut rien par rapport à celles qui suivirent et durant lesquelles, fort heureusement, nous ne fûmes pas les seuls à donner de nos personnes. C’était un peu ma faute, enfin... disons que j’étais à l’origine de notre surcharge de travail.

La matinée venait à peine de commencer, lorsque je m’installai sur la Place du Marché entre Pettilio et Bandeo, et, déjà, des files interminables s’impatientaient devant chacun de nous. À l’évidence, toute la Colline avait décidé de s’informer sur l’écot dès le premier jour. À l’évidence aussi, en se serrant de si près, elle était plus indignée qu’anxieuse. Je vérifiai alors à quel point le nouveau système de perception de l’impôt était pervers. Ce n’étaient ni les questeurs, ni le Connétable, ni personne de son administration qui affrontaient la peur et la colère des Collinards, c’étaient d’autres Collinards – nous, en l’occurrence – qui, assis sur des tabourets dont les pieds ripaient entre les pavés, se chargeaient du sale boulot. Et, comme la veille, c’était contre nous que la foule maugréait.

Quand le premier de ma file se fut présenté, que, après avoir consulté la liste établie par les questeurs, je lui eus annoncé son écot et qu’il m’eut assené sa rage comme si j’étais personnellement responsable de ce qui lui arrivait, je posai mes deux mains bien à plat sur l’étal qui me servait de table et je le regardai droit dans les yeux.

— Tu sais écrire, Mestraen ?

Il était en train de prendre à témoin ceux qui le suivaient immédiatement. Il s’arrêta net.

— Écrire ? répéta-t-il, interloqué. Un peu, oui.

— C’est quoi : un peu ?

— Je ne connais pas l’orthographe.

— Une doléance ne nécessite aucune orthographe.

— Quoi ?

— Ce n’est pas moi qui décide de l’impôt, c’est le Connétable. Alors plutôt que me râler dessus, tu vas lui adresser une doléance. Et comme tu es un des rares à savoir écrire, tu vas aller chercher deux tréteaux, un banc et une planche et tu vas t’installer derrière moi pour rédiger les doléances des autres.

Il était éberlué.

— Mais... mais j’ai pas le temps !

— Alors tu rentres chez toi et tu te débrouilles tout seul pour inventer les écus que le Connétable te réclame.

Derrière lui, ceux qui entendaient notre conversation commencèrent à le pousser de la voix.

— Allez, Mestraen, c’est pas un peu d’écriture qui va te fatiguer le bras !

— D’accord, céda-t-il. D’accord, je vais faire ça. Mais tu crois sérieusement que le Connétable va baisser les taxes parce que je vais lui adresser une dizaine de doléances ?

Je souris :

— Non, mais je pense que plusieurs milliers de doléances écrites d’une centaine de mains lui donneront à réfléchir.

Sur son visage, je vis le moment où il comprit l’immensité de la tâche que je lui proposais, puis celui où il se dit que l’enjeu valait peut-être l’effort.

— Il me faut du papier, une plume et de l’encre.

Bandeo les lui fournit (il n’attendait que ça), comme il les fournit à tous ceux qui, l’espace de quelques jours, s’improvisèrent écrivains publics.

Chaque matin, une charrette pleine de doléances quitta la Colline pour la Citadelle. Chaque soir, Gabar offrit un repas aux épistoliers de fortune qui les rédigeaient. Aux Enselvains, il se mit à régner une ambiance inhabituelle, non que la plupart des plumitifs ne fussent pas déjà des habitués de la taverne, mais parce que, eux comme les autres, participaient du même effort et qu’ils avaient conscience d’oser cet effort contre la Citadelle.

D’autres choses changeaient, d’autres personnes. Mescal, dont les spectacles prenaient une tournure ouvertement contestataire. Il alignait vingt chopes sur le comptoir, par exemple, les remplissait à ras bord de vin – avec le même pichet qui, dans les mains d’un autre, n’eût jamais pu en servir six – et faisait disparaître leur contenu ou le changeait en eau, tout en expliquant qu’il y avait un avant et un après la gabelle. Une fois, alors que le Gros s’était costumé de violet et singeait un archiprêtre avec force grimaces, il le transforma en cochon. Le lendemain, ce fut Meo, déguisé en Garde, qui, d’un seul mouvement de nappe, devint un gros rat. Le surlendemain, il délesta de leurs bourses un groupe de bourgeois du Nord (ceux de Macil ne fréquentaient plus la taverne depuis longtemps), en extirpa les écus qu’elles contenaient et les changea en cailloux.

 Il y eut un esclandre, bien entendu, et le magicien rendit aux cailloux leur forme d’origine, non sans que la salle eût copieusement sifflé les bourgeois. Pourtant, ce ne fut ni l’attitude de Mescal ni celle des bourgeois qui me surprirent. Ce fut Gabar, qui fondit sur les mécontents bien avant que Qatam ou Halween ne fissent mine de les raccompagner.

— Si vous n’aimez pas notre humour, les houspilla-t-il, allez rire ailleurs !

Ce qu’ils firent sans demander leur reste.

— L’Ours est nerveux, fis-je remarquer au Vielleux.

— Peut-être, convint-il, mais je crois surtout qu’il veut rappeler qu’il est chez lui et que, chez lui, son ami magicien a tous les droits, même lorsqu’il ridiculise le Dogme, la Garde ou les nantis, en présence du capitaine d’arrondissement.

Oui, Gabar voulait faire savoir qu’il était solidaire de Mescal, comme il était solidaire du Vielleux et de moi lorsque, chaque fin de soirée, nous interprétions cinq ou six chansons de Karel, avant de conclure par la Gigue de la Gabelle, dont le refrain était entonné par toute la salle.

Et den Egvand Siehl n’intervenait pas. Il était de plus en plus sombre et quittait rarement le poste de la Montée du Hayet, mais il ne faisait jamais plus que nous mettre en garde :

— N’allez pas trop loin. La Citadelle ne lit peut-être pas vos doléances, mais elle entend vos chansons et elle connaît vos noms. Un jour, je recevrai l’ordre de vous arrêter et je ne pourrai faire autrement que l’exécuter.

— S’ils devaient se débarrasser de nous, ils ne se serviraient pas de toi, affirmait Parleur, et je doute qu’ils le fassent avec l’assassinat de Karel en mémoire. Ils sont obligés d’attendre un faux pas, capitaine, une émeute ou une agression sur un questeur. Ils attendent parce que toute la Province a l’œil sur nous et qu’elle accepterait mal un massacre injustifié.

Chaque jour, nous pouvions vérifier que la Province entière nous suivait pas à pas. Chaque étranger qui visitait les Enselvains nous en apportait la confirmation. Des Montagnines à la Chaîne d’Orient, du Cap Sud aux Plaines du Centre, on ne parlait plus que des Collinards expulsant un archiprêtre en se déshabillant, ou s’exposant sans broncher aux bâtons de la Garde. Les histoires étaient enjolivées, leurs acteurs magnifiés, mais la Colline était en train de devenir le porte-drapeau des gueux et la Gigue de la Gabelle s’entonnait dans la moitié du Royaume.

Nous étions un exemple, et Parleur veillait à ce que nous eussions conscience de ce qui en faisait la valeur : le refus de recourir aux armes. Et l’exemple prenait : d’autres charrettes de doléances commencèrent à circuler dans la Province et certaines atteignirent Macil. Alors la Citadelle se lassa. Un matin, avant qu’elle ne franchît le pont menant à la Citadelle, le Prévost jeta lui-même un brandon dans notre charrette. Elle brûla moins d’une heure, mais toute la ville en vit les flammes ou la fumée.

Même sur le Port et dans la Basse-Ville, ce fut un tollé. Sur les bords de l’Aven, au pied de la Citadelle, il y eut quelques échanges d’insultes entre de jeunes Maciliens et la Garde, mais aucune violence.

Aux Enselvains, nous passâmes la journée et une bonne partie de la nuit à rédiger une unique doléance, que nous fîmes signer à tous les Collinards adultes. Beaucoup de noms furent inscrits des seules plumes lettrées, mais avec l’approbation de leurs propriétaires. Nous avions usé d’un unique rouleau de parchemin, sans le massicoter, et la doléance pesait son poids lorsque Bandeo, bailli de la Colline, la porta à la Citadelle, uniquement escorté du capitaine Egvand.

Nous n’avions pas souhaité qu’Egvand accompagnât Bandeo, mais il ne nous avait pas laissé le choix :

«— Que cela vous plaise ou non, c’est la procédure. Si cela peut vous consoler, ça ne réjouira pas davantage le Prévost et le Connétable, mais je m’y tiendrai.

En aparté, Parleur me confia :

— Notre petit capitaine est très embêté. Il voit le moment s’approcher où le choix qu’il devra faire entre ses sympathies collinardes et son allégeance au Prévost lui attirera la haine des uns ou des autres. Pour l’instant, il s’en tient à la loi, mais il redoute que l’un des deux partis ne s’en écarte et il a une frousse bleue que ce ne soit la Citadelle.

Bandeo et Egvand rentrèrent au coucher du soleil. Egvand était sombre, le front barré d’une tension inquiète, Bandeo était d’une pâleur cadavérique.

Le mareyeur regagna directement son domicile, déclina le dîner que lui proposait la seule domestique qu’il avait conservée à la mort de son épouse et s’enferma dans son bureau. Nous étions convenus qu’il nous rejoindrait dans le salon aux joueurs des Enselvains, afin de nous rendre compte de son entrevue avec le Connétable ; il ne vint pas. Den Egvand Siehl aussi resta invisible, mais nous ne nous attendions pas, de sa part, à une autre attitude. Ceux qui les avaient croisés à leur retour ayant décrit leur morosité, nous décidâmes, vers minuit, de les visiter.

Halween se rendit au poste de garde de la Montée du Hayet, où Egvand logeait lorsqu’il s’imposait la surveillance nocturne de la Colline (ce qui était devenu presque quotidien). Parleur et moi traversâmes le Plateau jusqu’à la maison de Bandeo.

Nous dûmes cogner à l’huis de nombreuses fois avant que le mareyeur en personne vînt nous ouvrir. Il ne dormait pas, il avait renvoyé sa domestique dans sa famille et il s’était effondré dans un fauteuil, aux prises avec une torpeur intellectuelle qui le privait de forces. Il nous introduisit dans son salon, éclairé de l’unique bougie d’un seul chandelier, nous offrit deux sièges et se laissa tomber dans un troisième.

— Excusez-moi, je... je n’avais pas le courage d’affronter la cohue des Enselvains et il fallait que je réfléchisse.

Il était épuisé, physiquement et moralement, et son élocution était laborieuse.

— Dès que nous avons franchi le pont-levis, Egvand a été mandé par le Prévost. Je ne l’ai revu que lorsqu’on m’a signifié mon congé... J’ai beaucoup attendu. On m’a promené d’une antichambre à l’autre, on m’a fait visiter toute l’aile administrative, et au moins dix sous-fifres m’ont reçu pour jeter un vague regard à ma doléance et s’avouer incompétents. Finalement, j’ai rencontré le Connétable en fin d’après-midi. Il a commencé par m’expliquer qu’il était débordé de travail et que nous risquions d’être dérangés pendant l’entretien. Nous l’avons été onze fois, presque chaque fois que je posais une question... Je suis sûr qu’il actionnait une sonnette et que son secrétaire s’empressait de requérir sa présence pour une urgence imaginaire. Alors il sortait et revenait après quelques minutes.

— Il y avait quelqu’un dans une pièce attenante, déduisit Parleur, quelqu’un qui écoutait votre conversation et qui donnait des consignes. Sûrement Heyel.

Bandeo eut un geste de la main pour signifier que cela n’avait aucune importance.

— Au début, il jouait à me flatter, comme si nous étions sur un pied d’égalité ou, en tout cas, hiérarchiquement très proches.

« La charge de bailli est une charge cruciale, de haute responsabilité, qui nécessite un jugement éclairé et dont le commun ne connaît pas la finesse, mais, finalement, elle offre certains avantages, n’est-ce pas, Bandeo ? »

« Honneur, devoir, sacrifice, fermeté... il m’a débité tous les poncifs, puis il a parlé de confiance mutuelle et je me suis impatienté. Je... je lui ai carrément demandé de lire la doléance. Il l’a fait et l’entretien est tout à coup devenu beaucoup moins hypocrite.

« Une doléance uniquement pour vous plaindre que je ne tiens pas compte de vos précédentes doléances... Soyons sérieux, Bandeo ! »

« Il s’est levé, il a marché jusqu’à la cheminée et il a jeté le rouleau dans les flammes. Puis il est tranquillement revenu s’asseoir en face de moi et il a complètement changé de ton :

« Votre charge de bailli consiste à percevoir l’impôt tel que les questeurs l’ont établi. Tâche que vous avez été jusque-là incapable de mener à bien. Toutefois, ayant noté que vous progressiez à chaque terme, je n’ai pas jugé utile de vous sanctionner personnellement. Vous comprenez... bailli ? Il est de votre seule responsabilité que la Colline paie les taxes. Je me contrefous de vos difficultés, comme vous devez vous contrefoutre de celles des Collinards. Vos biens privatifs et votre charge dépendent de votre efficacité. Alors, si je peux vous donner un conseil, oubliez les doléances. De toute façon, ainsi qu’en a statué la magistrature royale, il est hors de question que je prenne en compte les récriminations de citoyens ne s’acquittant pas de leurs devoirs civiques, dont le premier est l’impôt. »

Bandeo transpirait à grosses gouttes. Il s’interrompit le temps de s’éponger avec un mouchoir et reprit :

— Je ne sais pas ce que j’escomptais en me rendant là-bas... des explications, une discussion, une confrontation de points de vue... peut-être même une négociation ? Mais pas ce cynisme, pas cette inflexibilité, pas ce... ce refus absolu de nous considérer comme des êtres humains.

Il secoua la tête d’un air désespéré.

 Il n’y a pas d’issue, Parleur. Ils ont le pouvoir, ils ont les armes, ils ont tout. Nous pouvons faire ce que nous voulons, nous ne les intéressons pas. Ils sont dans un monde et nous dans un autre. Quoi que nous tentions, c’est perdu d’avance.

— Ça, c’est ce que le Connétable a voulu te faire croire, objecta Parleur. La réalité, c’est que nous partageons le même monde, mais qu’ils l’ont scindé en deux parts formidablement inégales. Ils sont tout-puissants, c’est vrai, pourtant nous les intéressons... et pas qu’un peu ! Leurs écus, leurs châteaux, leurs bateaux, leurs armées, leurs beaux vêtements, leurs beuveries, leurs ripailles, ils nous doivent tout ! Jusqu’au plaisir que certains prennent à nous maltraiter. Tout ce qu’ils possèdent et tout ce qu’ils font provient de notre sueur. Même ce qu’ils ressentent, car leurs émotions seraient bien différentes s’ils devaient connaître ne serait-ce qu’un dixième de nos préoccupations. Voilà pourquoi nous ne sommes pas impuissants.

Le désarroi du mareyeur céda la place à une inquiétude beaucoup moins passive. Il fronça les sourcils.

— Qu’essaies-tu de m’expliquer ? demanda-t-il.

— Rien que tu ne saches déjà, Bandeo. Simplement que la noblesse et ses mouches à miel ne se contentent pas de vivre sur le dos des roturiers ; ils ne peuvent en aucun cas se passer d’eux... de nous, donc... alors que l’inverse n’est pas vrai.

— L’inverse ?

— Si nous refusons de trimer pour leur bon plaisir et si nous ne payons pas l’impôt, ce seront les Castan et leurs parasites qui perdront le plus.

Bandeo faillit s’en décrocher la mâchoire :

— Tu as raison, ils ont beaucoup plus à perdre que nous ! Nous, il ne s’agit jamais que de nos vies...

— Plus ils nous tuent, moins ils disposent de bras pour besogner à leur place. Par ailleurs, l’armée royale et la Garde ne sont constituées, aux officiers près, que de gens du peuple. Leur solde et le déracinement le leur ont peut-être fait oublier, mais il serait facile de leur rappeler que nous sommes leurs parents.

Le bailli continuait à béer.

— Bon sang, Parleur ! Te rends-tu compte que tu parles des mêmes qui pillent les quartiers les plus pauvres une fois par saison ? Quelle espèce de miséricorde peux-tu espérer de ces bouchers ? Et combien faudra-t-il de morts avant qu’Heyel s’inquiète de la dégradation de son train de vie ?

— Je n’espère rien des bouchers. Ce sont des hommes comme ceux qui travaillent sous les ordres d’Egvand qui m’intéressent. Quant à Heyel, il commencera à s’inquiéter quand ses amis dûment adoubés, la Ghilde, le Dogme ou le Roi en personne lui demanderont des comptes. D’ici là, ce sera à nous, par une obstination aussi forte que la sienne, de lui faire comprendre que son intérêt n’est pas de mettre le feu à Macil, cité et Province.

— Je serais curieuse de savoir comment on fait ça, vins-je au secours de Bandeo. Car tu as une idée derrière la tête, n’est-ce pas ?

Il en avait une. Il en avait même deux, et la seconde était une issue à la première. Mais elles étaient tellement audacieuses que, malgré sa détermination, je crois qu’il en était effrayé. En tout cas, il les exposa sans fard et il s’évertua, à chaque remarque, de refroidir notre enthousiasme.

 

Avant de rentrer, nous fîmes un détour par les Enselvains. Il était tard et seuls Halween et Qatam veillaient encore, une piste de dés entre eux et Cendre allongée de tout son long sur la table. Nous n’eûmes pas à résumer ce que Bandeo nous avait appris ; Egvand l’avait raconté à Halween et elle l’avait retransmis au trappeur. Par contre, la Mante nous répéta ce que le capitaine n’avait pas révélé au mareyeur :

— Un édit sera placardé dans les semaines à venir, il stipule que toutes les personnes qui chanteront la Gigue de la Gabelle, ainsi que toutes celles qui se référeront à Karel seront arrêtées, déportées sur l’île Kassan et condamnées aux travaux forcés pour cinq ans.

Miette a reçu l’ordre de faire appliquer strictement la loi. On lui a demandé en outre de dresser une liste de tous les Collinards défiant l’autorité princière. Il dit que c’est une mauvaise période à passer et que nous devons nous tenir à carreau, parce qu’il ne peut plus rien pour nous. Le Prévost le soupçonne d’avoir des accointances avec ce qu’il appelle les disciples de Karel.

 Il fallait s’y attendre, commenta calmement Parleur. C’est quoi ton : « dans les semaines à venir » ?

— La Colline n’est pas seule concernée. Heyel a des problèmes avec les paysans des Montagnines. Quelques-uns ont pris le maquis après avoir pendu trois questeurs. La Garde les cherche, mais elle a d’autant moins de chances de les dénicher que les villages alentour les nourrissent et les protègent. Le Prévost va prendre des mesures de rétorsion contre ces villages, mais Heyel préfère se couvrir : il a demandé au Roi l’autorisation de nommer un Sénéchal pour appliquer une justice aussi officielle qu’expéditive. Sa requête est appuyée par le Dogme qui craint pour la Cité du Temple. Le Roi donnera son accord. C’est juste le temps d’un aller retour entre la capitale et Macil. À bride abattue, cela...

— Nous laisse deux semaines, la coupa Parleur.

— Deux semaines pour quoi ? demanda Qatam.

— Pour nous couvrir aussi.

 

Ce fut pendant ces deux semaines que nous primes l’habitude de nous réunir, tous, enfin une bonne moitié des Collinards. La première de ces réunions, sur la Place du Marché du Plateau, fut surtout conduite par Bandeo, qui exposa notre situation vis-à-vis des impôts et du Connétable, et par Gabar, qui avait tenu à être le porte-parole de Parleur, sans que personne, cette fois, le lui eût demandé. Navia ne voyait pas d’un bon œil que l’Ours s’exposât ainsi, mais il ne lui avait pas plus laissé le choix qu’à Parleur et nous l’avions soutenu, nous engageant tous à prendre son relais dans les jours à venir. Il ne s’agissait pas seulement de masquer le plus longtemps possible l’influence de Parleur ; nous pensions que, plus la liste des disciples de Karel serait longue, moins la tâche du Prévost et du futur Sénéchal serait facile, ou simplement exécutable.

Notre deuxième réunion, décidée à l’unanimité lors de la première (même si Parleur en était le seul initiateur), se déroula sur la Place des Princes, au pied de la Citadelle. Nous nous y installâmes au lever du jour, occupant la moitié de sa superficie. Nous avions apporté des couvertures ou de simples bouts de tissu, que nous installâmes sur le pavé et sur lesquels nous nous assîmes. Nous étions plus de dix mille.

Je sais que le Prince nous aperçut, le Connétable aussi, et le Prévost et probablement tous les notables de la Citadelle. Nous les vîmes se succéder derrière les fenêtres ouvrant sur l’Aven et la place. Nous étions trop loin pour distinguer leurs visages et nous ne les reconnûmes pas vraiment, mais il n’était pas difficile de deviner qui ils étaient, ni que nous les intriguâmes. Ni que nous les inquiétâmes.

J’imagine le spectacle qu’ils observèrent depuis leurs tours imprenables. Le plafond nuageux était gris et bas, il ne faisait pas très froid, mais nous étions mal couverts de vêtements aux couleurs disparates vingt fois rapiécés. Nous étions un champ bigarré de taches ternes, et muettes. Derrière nous, dans le fond de la place, là où surgissent les rues de la Basse-Ville, ils pouvaient deviner d’autres taches aussi ternes : les badauds, dont nous avions éveillé la curiosité en traversant leurs quartiers, et qui n’osaient approcher.

Ils tardèrent à baisser le pont-levis.

— Pourquoi ne réagissent-ils pas ? demandai-je.

Nous étions au premier rang, face au pont qui conduisait à la Citadelle, près de Qatam et d’Halween, entre tous ceux des Enselvains.

— Ils ont peur, répondit Parleur.

— Peur de quoi ? Nous n’avons même pas d’armes !

— Ça, ils ne le savent pas, pas plus qu’ils ne savent qui nous sommes, ni ce que nous faisons. Ils ont peur de l’inconnu, Vini, d’une situation tellement nouvelle qu’ils ignorent comment la traiter. Pour l’instant, ils amassent tous ce qu’ils ont de Gardes derrière le pont-levis. Quand notre passivité leur redonnera un peu de confiance, ils l’abaisseront et les Gardes se positionneront dessus et sur le pont entre lui et nous. Puis un officier s’avancera jusqu’au bord du pont, mais il ne mettra pas un pied sur la place, et il nous ordonnera de rentrer chez nous.

Cela prit deux heures – quelqu’un devait espérer que nous partirions de nous-mêmes – et cela se déroula comme Parleur l’avait prédit. Quand l’officier eut exigé notre retrait, Ielo, du dixième rang, lui jeta :

— Nous voulons parler au Prince.

Du septième rang, Merah ajouta :

— Nous voulons lui parler des impôts.

— Nous voulons présenter une doléance, enchaîna Peyal du sixième rang.

— Nous ne bougerons pas, affirma Pettilio trois rangs plus loin.

Chaque fois, l’officier chercha à saisir les traits de celui ou de celle qui s’exprimait, mais les phrases étaient trop courtes et les voix jaillissaient d’endroits trop éloignés les uns des autres.

— Qui dit ça ? tonna-t-il.

— Moi, mentit Caneli du vingtième ou trentième rang.

— Moi, répéta Tahelle d’encore plus loin.

Puis ce fut un concert de « moi » et l’officier retraversa le pont pour disparaître dans la Citadelle. Il ne revint qu’une demi-heure plus tard et débita le discours qu’on lui avait dicté :

— Son Altesse ne reçoit aucune doléance. C’est le Connétable qui s’en charge sur recommandation du bailli. Vous...

— Le Connétable brûle les doléances sans les lire, l’interrompit Mescal juste derrière moi.

— Et il éconduit les baillis, ajouta Bandeo au milieu de la foule.

— Nous voulons que le Prince nous entende, cria Ditciec.

Cette fois, l’officier revint rapidement. Nous ne le laissâmes pas parler. À tue-tête, dix mille voix entonnèrent la Gigue de la Gabelle.

Avant de regagner la Colline au soir tombant, nous la chantâmes de nombreuses fois, mais le Prince ne nous reçut pas et la Garde ne nous chargea pas, pas ce jour. Pas même le lendemain, où nous eûmes droit à la visite du Connétable, que nous refoulâmes de notre ritournelle. La Garde chargea le troisième matin, à peine nous arrivâmes sur la place. Elle nous y attendait, en bon ordre, les piques en avant, prête à nous tailler en pièces.

Nous avions tous à l’esprit que cela finirait par se produire, mais personne n’avait conscience de la tournure que cela prendrait. Pas même Parleur, qui pensait qu’un repli rapide et sans résistance nous épargnerait le pire.

Quelques-uns ont essayé de discuter avec les Gardes avant qu’ils se ruent sur nous. Ils ne se sont pas arrêtés. Caneli est mort là, et une trentaine d’autres avec lui. Ce fut ensuite une débandade beaucoup moins sereine que nous l’escomptions. La traversée de la Basse-Ville se transforma en bain de sang, parce que ses habitants réagirent à la déferlante des Gardes en leur jetant des pavés et tout ce qui lui tombait sous la main.

La Basse-Ville avait trop de rancœurs depuis trop longtemps. En se dressant contre la Garde, elle s’attira l’essentiel de sa foudre.

La Colline ne s’en sortit pas indemne, loin s’en faut. Les soldats s’y défoulèrent jusque tard dans l’après-midi et lui infligèrent de nombreuses morts et encore plus de blessures. Soixante-dix morts, je crois, et nous n’avons pas compté les blessés. Il y eut aussi des viols et beaucoup de maisons furent saccagées. Pourtant, nous n’opposâmes aucune résistance et nous passâmes d’une traboule à l’autre pour échapper au massacre.

Ce fut Le Guevian, dans la nuit, tandis que, dans la taverne dévastée, nous parions au plus pressé, qui nous apprit que nous n’avions pas été chargés par les troupes régulières du Prévost, mais par un corps de mercenaires qu’Heyel avait rappelé des Montagnines. Plus tard, lorsqu’il rentra de la Citadelle, où il avait tenté vainement d’intercéder en notre faveur, Egvand nous informa que la rétorsion ne s’arrêterait pas là.

— Les mercenaires ont été renvoyés, je ne sais où, mais sûrement loin de Macil. Officiellement, tout en déplorant leurs excès dans la Basse-Ville, la Citadelle invoquera les provocations d’agitateurs qui, sous prétexte d’exiger un régime privilégié, s’en sont pris à eux. À titre de réparation, la Basse-Ville sera exempte des taxes d’hiver et la Colline verra les siennes augmenter d’un tiers. Pour ce qui me concerne, je conserve mes attributions, mais le Prévost m’adjoint un commandant de la Garde et deux cents hommes sur lesquels je n’aurai aucune autorité. Dès sa nomination, ils dépendront du Sénéchal et leur mission sera de débarrasser la Colline des comploteurs « kareliens ».

Dans la taverne, il régnait un silence de mort. Qatam le brisa d’une voix suspicieuse :

— Pourquoi ne t’ont-ils pas purement et simplement viré ?

Egvand blêmit, mais il ne baissa pas les yeux.

— J’aimerais croire que l’intervention personnelle de l’infante en est la seule raison, dit-il, mais le Prévost sait comme moi qu’il y aura un « après » la mission du Sénéchal.

— Le velours après le bâton, commenta Parleur. Pourquoi l’infante ?

Cette fois, le capitaine rougit.

— Nous avons eu l’occasion de discuter lorsque je m’occupais de sa sécurité. Elle a de l’estime pour moi. (Le trappeur eut un sourire égrillard, Egvand le foudroya du regard.) Juste de l’estime, Qatam, une chose qu’elle accorde aux hommes et aux femmes qui ne se courbent ni ne tremblent devant ses titres, ce qu’elle connaît fort peu à la cour d’Heyel et qui la pousse à s’intéresser à vous quand je dépeins vos tendances à la subversion.

— Tu... tu lui as parlé de nous ? bégayai-je.

Egvand haussa les épaules.

— Elle n’aime pas plus Heyel que vous et, elle, elle est obligée de partager sa couche.

— Et toi ? s’engouffra Parleur. Que ressens-tu à l’égard de ton Prince ?

— Moi ? Moi, je n’ai droit qu’au devoir et je m’y tiens.

— Alors pourquoi viens-tu nous prévenir de ce que trame ton Prince contre nous ?

— Parce que je ne tiens pas à l’entendre m’ordonner de vous traiter en ennemis et que vous ne lui laissez aucun choix.

Parleur secoua la tête d’un air navré.

— Dans ce cas, nous allons te demander de nous abandonner à nos conspirations.

Egvand aussi secoua la tête, avec le même air désolé.

— Personne, excepté lui, ne sait qui le Prince a choisi pour Sénéchal, mais vous pouvez être sûrs que lui connaît déjà tous vos noms et que sa première action visera les Enselvains. Quoi que vous ayez en tête, oubliez-le et disparaissez quelque temps.

En sortant, il ne nous salua pas. C’était inutile : à sa façon, et qu’on suivît ou non son conseil, il nous avait déjà dit adieu. Toutefois, ce ne fut pas à cause de son avertissement que nous redevînmes graves et il n’y eut pas de discussion. Parleur dit simplement :

— Il est temps de refermer les Portes.

Nous savions tous à quoi il faisait allusion, qu’il nous en eût déjà parlé, comme à Bandeo et à moi, ou que l’évidence nous sautât aux yeux au moment où les mots furent prononcés.

— Il nous en manque deux, fit remarquer Gabar.

— Plus maintenant, fit Bandeo.

Personne ne posa de question.

— Il ne nous reste qu’à rameuter la Colline, annonça Parleur.

— Et à la convaincre, ajouta le Vielleux.

— Ça, la Citadelle s’en est déjà chargée ! assurai-je.

Ô Karel, mon frère, je comprenais enfin ce que tu voulais dire !

On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l’usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n’aurons plus besoin que d’un rêve pour nous éveiller.

Parleur
titlepage.xhtml
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_000.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_001.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_002.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_003.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_004.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_005.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_006.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_007.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_008.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_009.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_010.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_011.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_012.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_013.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_014.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_015.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_016.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_017.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_018.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_019.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_020.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_021.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_022.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_023.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_024.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_025.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_026.htm
~$rleur Ou Les Chroniques D'Un Reve Encl - Ayerdhal_split_027.htm